Les secrets de la Rue Thiers à Aix

Pour cette nouvelle saison, la cinquième, d’Il court Mirabeau, j’ai choisi, en accord avec Gregory, créateur et rédacteur en chef du blog, le thème des rues d’Aix, où plutôt des personnages auxquels la ville a souhaité donner le nom d’une artère d’Aix. Je laisserai de côté les personnages historiques sans lien particulier avec Aix, ainsi que les noms évoquant un lieu ou un métier, une date ou une institution, pour consacrer ces chroniques aux personnages ayant un lien étroit avec Aix.

Pour ce premier épisode, parlons de la rue Thiers, bien connue des Aixois. Elle part de la place de Verdun (Palais de justice) pour rejoindre la rue d’Italie, laissant sur sa droite la rue Tournefort et la place Forbin, qui permettent l’une et l’autre de rejoindre le Cours Mirabeau. Elle s’appelait d’abord Grande-rue-Saint-Jean, puis, après un agrandissement d’Aix et un déplacement de remparts, rue du Pont-Moreau. C’est une rue commerçante active, qui, en outre, depuis le retour du marché alimentaire sur les 3 places, assure le lien avec le marché au textile du Cours, grâce aux stands de l’artisanat. A priori, il n’y a dans le choix de ce nom aucune spécificité aixoise, puisque la plupart des villes (au moins une centaine !) ont une rue Thiers. C’est en effet un personnage important de notre histoire nationale.

Adolphe Thiers est né le 26 germinal an V (1797) à Marseille, ce qui ne suffirait pas à en faire une gloire locale aixoise ! Il est mort le 3 septembre 1877 à Saint-Germain-en-Laye, là encore pas de lien avec Aix. Il a donc traversé -en y participant activement- une période particulièrement riche de notre histoire, avec notamment le premier Empire, la Restauration la monarchie de juillet, la seconde République, le second Empire et la troisième République naissante. Il a été à la fois avocat, journaliste et historien, mais surtout homme politique. Il a joué un rôle important sous la monarchie de juillet, en étant deux fois président du Conseil. Libéral, il était partisan d’une monarchie constitutionnelle et ne s’est rallié à la seconde République en 1848 pue pour essayer d’en favoriser l’évolution vers ce type de monarchie. Opposant à Napoléon III, auquel il ne s’est jamais rallié, il a joué un rôle majeur après la chute du second empire. Chef du pouvoir exécutif, il a surtout écrasé la Commune de Paris, ce qui lui a valu le soutien d’une partie de l’opinion, soucieuse d’ordre, et une profonde détestation de la part de ceux qui soutenaient la commune ou qui contestaient la force de la répression (il avait également, en 1834, réprimé la révolte des canuts de Lyon). Enfin, il a été élu le 31 août 1871, Président de la troisième République, devenant ainsi le premier président de ce régime qui allait durer jusqu’à 1940 et il aura donc de nombreux successeurs. Il s’est ainsi rallié à l’idée d’une République conservatrice, à un moment très incertain de notre histoire, où les monarchistes (légitimistes ou orléanistes) étaient majoritaires à l’Assemblée. Il a donc été conduit à démissionner, en 1873 (où il est remplacé par le maréchal Mac-Mahon, monarchiste), mais il a joué un rôle majeur pour inverser peu à peu la tendance au profit des républicains. Gambetta lui rendra hommage et près d’un million de personnes assisteront à ses obsèques !

Où est Aix dans tout cela ? Le Marseillais Thiers voulait faire des études de droit et, à l’époque, le droit c’était Aix. Marseille n’était pas une ville universitaire et il faut attendre 1818 pour qu’y soit créé une « école secondaire de médecine » (qui ne deviendra une école de plein exercice

qu’en 1875) et la faculté des sciences n’y sera créée qu’en 1854. Aix était « la » ville universitaire, sa faculté de droit ayant été créée en 1409 ; supprimée à la Révolution, elle fut rétablie par Napoléon dès 1804. C’est donc tout naturellement que Thiers vint à Aix, sur les conseils de ses professeurs de lycée, pour y suivre des études de droit et il ne le regretta pas. Il semble en effet avoir apprécié ses années aixoises, puisqu’il écrira plus tard aux Aixois : « C’est à Aix que j’ai formé des amitiés qui ne finiront qu’avec la vie. Permettez-moi donc de me dire un enfant de la ville d’Aix ». C’est ce que souligne Louis Méry : Thiers « remerciait souvent le ciel de ce que, l’ayant fait naître à Marseille, il l’avait conduit à Aix. Sa mère s’y étant établie dans un petit jardin du faubourg, lieu favorable aux calmes études ». En effet, s’il a d’abord vécu seul à Aix, comme étudiant, depuis son inscription à la faculté de droit en novembre 1815, dans de modestes logements, sa mère et sa grand-mère ne l’ont rejoint quelques années plus tard, en 1818. Il a passé beaucoup de temps, en plus de la Faculté de droit, à la bibliothèque Méjanes, dévorant les ouvrages lui assurant une vaste culture, y compris dans le domaine de la philosophie ou de la métaphysique. C’est à Aix qu’il s’est fait de nombreuses et solides amitiés, en particulier avec l’historien François-Auguste Mignet. Aucun de ses amis ne doutait, compte tenu des ses qualités intellectuelles, qu’il allait faire une grande carrière. C’était, comme tout son groupe d’amis, un étudiant brillant, travailleur, sérieux (il obtient ses examens avec une unanimité de « boules blanches »), ce qui ne les empêchait pas de courir bals et réceptions et de faire un certain nombre de blagues et de facéties en ville, spécialité dont les étudiants en droit ont toujours été friands !

Après ses études de droit, il devint avocat, admis brillamment au barreau en 1818 ; il était pourtant mécontent de ses plaidoiries, même s’il a obtenu au moins un acquittement dans une affaire criminelle, et se passionnait plus pour l’écriture, allant d’un ouvrage de trigonométrie à un mémoire sur l’éloquence judiciaire, en passant par une tragédie ! Il présenta en 1820 à l’Académie d’Aix (qui s’appelait alors « Société de sciences, agriculture, arts et belles-lettres d’Aix », devenant Académie en 1829), en réponse à un concours, un éloge de Vauvenargues, que celle-ci ne devait pas couronner, le jugeant trop libéral ; averti de ce problème, il écrit sur le même sujet un autre mémoire, en utilisant une autre devise (les devises permettaient de conserver l’anonymat lors des concours) et obtient alors le prix ! L’Académie ne semble pas lui en avoir, plus tard, tenu rigueur, puisqu’il existe encore aujourd’hui un prix Thiers, attribué chaque année, par l’Académie d’Aix, à un ouvrage « intéressant la Provence ». Mais il est vrai que, d’une manière générale, la ville d’Aix sous la Restauration, attachée à son passé glorieux de capitale de la Provence sous la monarchie, jugeait effectivement Thiers trop libéral !

Mais Thiers voulait surtout faire fortune et songeait à partir à Paris, comme il l’écrit à son ami Emile Teulon : « Tout cela (les plaidoiries au Palais) ne satisfait pas une âme inquiète qui voudrait voir du pays, des hommes, des événements, des dangers et arriver à la mort ou à de grands résultats. Je ne suis pas heureux, j’éprouve d’ardents besoins et je suis pauvre. J’aimerais les femmes, la table, le jeu et je n’ai point d’or ». Avec cependant pas mal de regrets, car il aimait Aix, il emprunta de l’argent pour payer son voyage et partit à Paris, pour y chercher la gloire, et la fortune, en septembre 1821. Il y mènera la carrière brillante que l’on connait de journaliste, d’historien, d’écrivain et surtout d’homme politique. Il sera également élu à l’Académie française en 1834. Mais le lien avec notre région a été maintenu, puisqu’il a été élu sans interruption député des Bouches-du-Rhône sous la monarchie de juillet, de 1830 à 1848 ! Ce n’est qu’ensuite qu’il sera élu dans la région parisienne. Mais, au-delà de sa carrière parisienne et nationale, sa vie aixoise méritait bien une rue !

Comments

  • Gabrielle Charvet
    16 septembre 2020

    Très bon article, je me suis régalée. Merci à ilcourtmirabeau et merci J Y Naudet

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